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« Noor » par Vanessa Morisset

Que permet le film de genre ? La question peut sembler peu prometteuse si on se cantonne à le définir sommairement comme un divertissement régressif idéal pour faire passer le temps… 1 Mais depuis longtemps on sait bien que le film de genre est au coeur d’un certain rapport au cinéma identifié en tant que cinéphilie populaire : fidèle et passionné, sensible à des codes, des couleurs, des musiques, des ambiances, des significations cachées… Ces conditions étant précisées, bis repetita placent, que permet le film de genre ? Ses défauts deviennent ses qualités. Les gimmicks d’adolescent-e-s sont un moyen d’initier au cinéma celleux qui ne le connaissent pas encore, les clichés repris de films en films deviennent des repères fédérateurs entre les spectateur-trice-s,
sans oublier une certaine esthétique dont le curseur élevé au maximum du kitsch se transforme parfois en une expérimentation formelle radicale. Il arrive même que le tout puisse faire passer d’une manière poétique et efficace des messages très politiques — les cas le plus notoires étant La Nuit des mort-vivants et Zombie (Dawn of the Dead) de George Romero comme critique de la société de consommation capitaliste américaine.

Depuis quelques temps, notamment avec La Cellule en 2020, Samir Ramdani s’appuie sur ces caractéristiques du film de genre pour raconter une histoire, peut-être même pour ne raconter qu’une seule et même histoire qui lui tient à coeur. A partir de différentes intrigues et de différents personnages, enseignant-e-s, policier-ère-s, enfants, adolescent-e-s, zombies, fantômes, revenant-e-s, il raconte une histoire qui vient enrayer le récit officiel de la domination coloniale européenne dont les conséquences politiques sont encore bien actuelles. Sur de tels sujets, il reste tant à faire qu’une légion d’êtres surnaturels ne sera en effet pas de trop.

Dans le film tourné cet été à Saint-Fons, Noor (qui signifie en arabe lumière), un fait divers et une enquête, se déroulant à Saint-Fons même, sont les éléments mis en place pour servir de cadre à l’histoire, celle d’une hantise. Réduit au strict minimum, quelques acteur-trice-s 2, une brassard orange pour faire policier comme dans les séries, ce cadre n’est pourtant pas à négliger pour saisir le sens du film. Car, comme toujours chez Samir Ramdani, les acteur-trice-s sont racisé-e-s, donnant à voir pour une fois— y compris par rapport aux films où les maghrébin-e-s et les noir-es sont présent-e-s à dans les proportions dosées de quotas — des héros et des héroïnes, d’ailleurs surtout des héroïnes, occupant des fonctions valorisantes, une enquêtrice, une mairesse, une coach de boxe, toutes issues de l’immigration. A noter aussi un chagrin d’amour entre deux filles, soit un romantisme qui reflète un désir de société non-hétéronormée 3. Quant au noeud de l’intrigue, il s’agit d’un phénomène mystérieux manifesté par une forte lumière qui a provoqué la disparition d’un groupe d’adolescent-e-s parti pratiquer le paintball dans un bois. Iels se sont évaporé-e-s dans la nature comme on dit.

Dans la demi-heure que dure le film, iels seront retrouvé-e-s grâce à la décoction d’un morceau de métal précieux dans l’eau, splendide à regarder grâce à une prise de vue zénithale assez spectaculaire, décoction dans laquelle les deux héroïnes ex-amoureuses plongeront leurs mains, scène très lynchéenne, ce qui aura pour effet de leur permettre de rentrer en contact avec des revenants, de les voir et de les comprendre. Car bien sûr, comme dans toutes les histoires de hantise, des esprits n’ont pas trouvé le repos à cause d’une injustice restée sans réparation. Les deux héroïnes recevront ainsi leur message initialement adressés aux adolescent-e-s, réfugié-e-s avec eux, plus aptes que les adultes à les aider.

Qui sont-ils? Les images d’archives montées à la fin du film, mêlées à des scènes de chutes puis de danse, voire de transe, des esprits, nous le disent clairement. Les revenants représentent les morts du massacre des manifestants algériens du 17 octobre 1961. Ils nous le disent, à nous spectateur-trice-s, par le biais des personnages, mais aussi par un effet de mise en abîme qui nous inclut dans le film, dans son histoire, en même temps qu’il nous prend à partie. La narration, le tournage et la projection ayant lieu à Saint-Fons, nous sommes en effet nous-mêmes pris-es dans et par le décor, les scènes en extérieurs ayant été filmées là où nous avons marché avant de rentrer dans le centre d’art, les paysages urbains étant ceux que nous avons contemplés quelques instant auparavant. Puis, dans le centre d’art, nous avons pris place dans une installation qui reconstitue une petite salle de cinéma mais d’où surgissent, en vrai, des constructions que l’on découvre dans le film, à des moments-clés de la prise de conscience des personnages, et qui deviennent ainsi, pour nous aussi, des piqures de rappel: l’Histoire, dans une version plus juste, c’est à nous toustes de l’écrire.

1. ...ce qui néanmoins constituerait tout de même un problème existentiel assez digne d’intérêt, mais d’un autre ordre que le sujet qui va nous occuper ici.
2. Le nombre de participant-e-s a aussi dû être réduit au moment du tournage pour des raisons administratives.
3. Pour conceptualiser le cadre mis en place, on peut dire qu’il répond aux exigences de l’intersectionnalité, théorie qui « met en lumière le type particulier de domination que les membres de groupes situés au croisement de plusieurs rapports de pouvoir subissent », in Éléonore Lépinard et Sarah Mazouz, Pour l’intersectionnalité, Paris, Anamosa, 2021, p. 26.